Antoinette Rouvroy, philosophe: “Elon Musk se crée un espace dans lequel il sera quasiment souverain”

Pour la philosophe, Elon Musk va acquérir avec Twitter le pouvoir de façonner cet espace médiatique en sélectionnant parmi tous les possibles “possibles” celui qui est le plus en phase avec son intérêt. “C’est un pouvoir exorbitant.”

L’homme le plus riche du monde est en passe de devenir le nouveau maître de “l’agora”, comme il dit. L’annonce de la reprise de Twitter par Elon Musk est bien plus qu’un événement économique, quand ce milliardaire annonce d’emblée son intention de faire muter le piaf bleu avec, en vrac, de nouvelles règles de modération, la publication des algorithmes ou la chasse aux “bots” qui gâchent le concert de gazouillis… Mais Twitter n’a rien d’une agora, estime la philosophe Antoinette Rouvroy, chercheuse FNRS à l’Université de Namur, et la place que le patron de Tesla s’apprête à prendre dans l’organisation de l’espace public numérique est pour elle révélatrice d’un changement de système face auquel les démocraties devraient être beaucoup plus vigilantes.

Le rachat de Twitter par Elon Musk, ça sonne pour vous comme une bonne ou une mauvaise nouvelle pour le rôle sociétal de cette plateforme?

C’est très symptomatique de l’époque: de l’incapacité des États à structurer l’espace public délibératif, et de la sous-traitance de cette structuration à des entreprises privées. Même si, en Europe, on a un cadre juridique, notamment avec le Digital Services Act, qui s’applique quel que soit l’actionnaire principal des entreprises de droit américain qui ont des clients dans l’espace européen.

Et pourtant, ça vous inquiète ?




“Ce que je crains, c’est que cet achat par Musk soit en fait l’achat de la parole publique.”

Antoinette Rouvroy

Philosophe, UNamur

Oui, la personnalité d’Elon Musk m’inquiète, ainsi que ses sympathies pour le courant républicain. Prenez le fait qu’il assimile la modération à de la censure, avec cette idée qu’il faut mettre l’humain hors de la boucle. Pour lui, moins il y a d’humain, mieux c’est. Mais ça n’empêche pas l’arbitraire: les algorithmes véhiculent une certaine vision, façonnent un espace éminemment régulé. Pas par l’État, mais en fonction des intérêts ou des logiques sectorielles de ceux qui détiennent la capacité de fabriquer et de faire évoluer les algorithmes. Ce que je crains, c’est que cet achat par Musk soit en fait l’achat de la parole publique. Je ne crois pas à l’idée que ce soit fondamentalement la liberté d’expression et la vitalité de l’espace public délibératif qui le motive.

Que voulez-vous dire par l’achat de la parole publique : l’achat de la manière dont le débat peut ou non avoir lieu ?

D’une certaine manière, oui. Mais c’est aussi la maîtrise de toutes les données qui vont être mises sur ce réseau social. C’est une mine d’or pour développer de l’intelligence artificielle, pour développer des modèles d’analyse psychographiques afin d’être capable de détecter des groupes sur lesquels certains types de discours pourraient avoir une audience très grande, etc.

À l’entendre, ce rachat serait presque un acte désintéressé au nom de la liberté d’expression tel qu’il l’entend : il retire Twitter des contraintes du marché. Vous dites : on ne doit pas se méprendre ?

C’est certain. Je pense qu’il veut se construire, un peu comme Apple et Google, tout un écosystème. L’enjeu pour lui, c’est de ne plus avoir seulement la voiture Tesla, mais en plus tout le réseau social pour promouvoir ce produit et rendre des gens dépendants: les faire entrer dans son écosystème, dans son pays en quelque sorte. Il se crée un espace dans lequel il sera quasiment souverain. C’est une résurgence d’une forme de mercantilisme finalement: de maîtrise totale de la production, de la consommation et du marketing qui va avec.

Pour autant, l’enjeu de la liberté d’expression n’est-il pas central ?

Sur les réseaux sociaux en général, l’enjeu de la liberté d’expression cache bien autre chose: une dynamique de recherche de crédits. On est dans une compétition, non pas pour acquérir de l’information, mais pour en émettre et pour être vus.
Le rachat de Twitter par Elon Musk est symptomatique de cela: du passage d’un système de normes dans lequel les individus se comportent selon ce qu’ils perçoivent, qui est attendu de façon à ne pas outrepasser les bornes, vers un autre système dans lequel l’enjeu est à l’inverse de se comporter le plus anormalement possible pour se faire remarquer. Donc attirer des followers, des retweets, et occuper un nœud dans le maillage normatif du réseau. Plus vous avez d’audience, plus votre comportement va devenir la norme. C’est comme ça, par exemple, que Donald Trump a recruté des électeurs en masse. Le savoir et la vérité ne comptent plus: ce qui compte, c’est la viralité et l’obtention de crédits qu’elle permet, la connexion.

Ce qu’Elon Musk réussit très bien aussi, en donnant le change à ses quelque 90 millions de followers…

Oui, c’est la nouvelle méritocratie, dans laquelle les comportements ou les performances individuelles ne sont pas évalués à l’aune d’une norme stable et connue d’avance, mais en fonction de métriques qui évoluent en fonction des comportements de tous les autres. Ce sont des dynamiques d’agrégation, des sortes d’essaims qui fonctionnent sur un mode quasi magnétique.

Si je “follow” Untel, qui a une certaine notoriété et un certain nombre de followers, ce n’est pas parce que je suis persuadée du contenu de son programme ou du fait que son produit est formidable, mais parce que j’attends qu’il m’apporte, par contagion, une sorte de notoriété : il va augmenter mon score, me faire progresser dans le maillage du réseau vers un “centre” fantasmé.

Or c’est bien de cette dynamique que ce rachat est symptomatique: Elon Musk cherche à obtenir une place centrale, qui lui garantit évidemment aussi des avantages économiques – et, pourquoi pas, la possibilité de favoriser la marque Tesla sur ses concurrentes en bidouillant les algorithmes.

Sur ce point, il dit avoir l’intention de publier l’algorithme de Twitter, donc potentiellement de désamorcer les suspicions de conflit d’intérêts. Cela ne pourrait-il pas être vertueux?

Cette histoire de transparence des algorithmes est à double ou triple tranchant. Vu la complexité de ces écosystèmes numériques, on s’oriente de plus en plus vers des algorithmes auto-apprenants, qui vont évoluer au fur et à mesure de leur propre fonctionnement. À quel moment donne-t-on accès à l’algorithme, sachant qu’il va appliquer certaines règles un jour, qui auront changé le jour suivant? Et puis, le fonctionnement de ces algorithmes est difficilement traduisible sous forme linéaire, compréhensible pour un être humain: on est face à une logique “alien”. Sans compter que dans un écosystème complexe comme celui de Twitter, plusieurs algorithmes coopèrent.




“La transparence paraît a priori une bonne idée, mais c’est difficile à mettre en œuvre et c’est extrêmement dangereux.”

Antoinette Rouvroy

Philosophe, UNamur

Et si toutefois il était possible de rendre les algorithmes tout à fait transparents, d’ouvrir la boîte noire, ça pourrait être très contre-productif. Ça permettrait à des acteurs malveillants ou excessivement opportunistes de tirer profit de ces règles pour ruser avec le système de manière à fausser l’égalité des chances des différents discours d’accéder à la viralité. Ou, dans le cas de régimes totalitaires, pour détecter et identifier leurs opposants. Donc la transparence paraît a priori une bonne idée, mais c’est difficile à mettre en œuvre et c’est extrêmement dangereux.

Elon Musk veut revoir les règles de modération de Twitter pour revenir à une liberté “absolue” d’expression. Elles ont évolué ces dernières années jusqu’à conduire à l’exclusion d’un président des États-Unis: comment jugez-vous leur niveau de maturité aujourd’hui?

Personne n’a véritablement une vision d’ensemble, mais manifestement Twitter a pris en compte l’expérience des événements du Capitole : une mobilisation massive en ligne en faveur d’une marque anti-institutionnelle – parce que Donald Trump est avant tout une marque anti-institutionnelle. Qu’il a construite dans la transgression : le “trans speech” et non pas le “free speech”. Ce n’est pas la liberté d’expression au sens de participation à la démocratie, qui nécessite une certaine confiance dans les institutions, la capacité de parler un langage commun, et la capacité de chaque individu à se rendre compte qu’il y a des enjeux qui concernent le commun et qui ne sont pas réductibles à la maximisation des intérêts individuels. Ce que font les réseaux sociaux avec la personnalisation, le regroupement de personnes par affinités, c’est précisément casser cette possibilité d’un espace public réellement partagé. Twitter avait pris conscience de cette difficulté, je pense qu’avec Elon Musk, on revient en arrière.

Selon vous, Twitter n’est donc pas une “agora”, comme le dit Elon Musk, qui veut la rouvrir à ceux qui en ont été exclus, par exemple pour incitation à la violence?




“Un espace public a besoin que ceux qui prennent la parole prennent un risque en disant ce qu’ils disent.”

Antoinette Rouvroy

Philosophe, UNamur

Un réseau dans lequel les gens sont juxtaposés sans se voir et chacun seul devant son écran, ça n’a rien d’une agora. Sur une agora, il y a ce concept de “parrhèsia”: chacun dit sa vérité, mais au péril de sa vie. Un espace public a besoin que ceux qui prennent la parole prennent un risque en disant ce qu’ils disent, parce que ce n’est qu’à l’aulne du risque pris qu’on mesure la robustesse pour eux-mêmes de la vérité qu’ils énoncent. Ici, c’est exactement l’inverse: c’est pouvoir parler sans assumer aucune conséquence de ce qu’on dit.

Reste qu’en Europe, on régule…

Avec la directive e-commerce de 2000, on a permis aux acteurs industriels d’agir sans avoir à assumer les conséquences de leurs actions pour leur permettre d’accéder à ce nouveau marché. Depuis, l’Europe a accumulé un retard irrattrapable sur le terrain des réseaux sociaux, c’est facile de jouer les vertueux quand on n’est pas sur le marché. Aujourd’hui, il y a une sorte de compétition pour la maîtrise de l’espace réglementaire. Les grandes entreprises d’internet ont joué leur partie en matière de lobbying: elles ont très bien manœuvré sur le règlement sur la protection des données, le RGPD, qui se focalise sur le nombril du consommateur, ses données à caractère personnel, et pas du tout sur les profilages.

Mais désormais il va falloir compter aussi avec le Digital Services Act (DSA), sur lequel un accord européen a été conclu samedi dernier: il obligera notamment les plateformes à modérer les contenus et à en vérifier la légalité. Elon Musk devra s’y conformer…

Oui, et ce DSA peut d’ailleurs avoir des effets pervers. On charge les industriels eux-mêmes de faire une interprétation de la loi, de décider de ce qui est un contenu légal et illégal, ce qui relève du discours de haine et ce qui est tolérable. La mise en œuvre est sous-traitée à des solutions techniques à mettre en place par les réseaux: c’est un transfert de responsabilité vers ces entreprises privées. Avec le risque, aussi, qu’elles surinterprètent les règles, de peur d’avoir des amendes, qui sont assez salées, et d’aboutir à une censure excessive…




“L’Union européenne aussi est dans un déni de la matérialité des enjeux.”

Antoinette Rouvroy

Philosophe, UNamur

Cela étant dit, il y a un énorme décalage entre le DSA ou le RGPD et les enjeux. L’idée de la Commission européenne, c’est d’avoir des écosystèmes dans lesquels la confiance des internautes est possible, pour favoriser l’e-commerce, multiplier, intensifier les flux. Alors que matériellement, écologiquement, climatiquement, c’est fondamentalement insoutenable. L’Union européenne aussi est dans un déni de la matérialité des enjeux.




“On a de vieilles constitutions qui n’ont pas pris en compte le passage du monde analogique au monde numérique. Du coup, on adapte constamment des dispositifs juridiques qui ne sont pas à même de faire face aux nouveaux enjeux : de produire un monde.”

Antoinette Rouvroy

Philosophe, UNamur

On manque donc d’inventivité juridique ?

Ceux qui ont la propriété intellectuelle sur les algorithmes peuvent aujourd’hui produire le possible qui est optimal pour eux. Face à ça, qu’a-t-on ? Des vieilles constitutions qui n’ont pas pris en compte le passage du monde analogique au monde numérique. Du coup, on adapte constamment des dispositifs juridiques, qui sont importants, mais qui ne sont pas à même de faire face aux nouveaux enjeux : de produire un monde.

Parce qu’aujourd’hui, ce sont les algorithmes qui “produisent un monde” ?

Jusqu’à récemment, on pensait que le possible ne pouvait être représenté parce qu’il n’est pas là. Ce que les algorithmes proposent aujourd’hui, c’est de donner une forme à ce possible, disponible à l’exploitation. Elon Musk va pouvoir façonner l’espace médiatique de Twitter en sélectionnant parmi tous les possibles “possibles” celui qui est le plus en phase avec son intérêt. C’est un pouvoir exorbitant. C’est une manière de produire l’avenir, mais d’une façon qui ne paraît pas totalitaire parce qu’elle est nourrie par la contingence : ce n’est pas l’élimination de la contingence, c’est la possibilité de mettre la contingence au service de son intérêt sectoriel.

C’est ça la nouveauté radicale de ces dispositifs. Jusqu’à présent, on pensait que gouverner était toujours limité par l’imprévisibilité. C’est d’ailleurs tout le fondement de la rationalité libérale : le laissez faire, c’est bien parce que l’État, de toute façon, ne peut pas savoir. Ici, on est dans un régime post-libéral. Ce libertarianisme est vraiment le contraire du libéralisme, en ce sens que l’on va exploiter la contingence : c’est elle le carburant de base pour l’enrichissement – ce que permettent les algorithmes parce qu’ils sont apprenants. C’est un système d’accaparement, de “pré-occupation” de l’avenir. Qui permet aux appétits industriels et capitalistiques illimités de s’exprimer “full speed”.

Or on est dans un monde qui est extrêmement contraint: les ressources sont limitées, tout ce calcul, qui a l’air dématérialisé, a un coût énergétique, environnemental et climatique gigantesque. Oui, il y a un manque de créativité juridique pour prendre en compte ce qui compte et qui est impossible à prendre en compte par les algorithmes, comme la fragilité du vivant, l’épuisement des ressources, le fait qu’après nous il y a d’autres générations qui vont arriver et qui ont besoin d’avoir un climat vivable. Il faudrait que les gouvernements politiques imposent des limites collectivement On a besoin d’un moment constitutionnel qui n’arrive pas.


Les phrases clés

“C’est symptomatique de l’incapacité des États à structurer l’espace public délibératif, et de la sous-traitance de cette structuration à des entreprises privées.”

“Elon Musk va pouvoir façonner l’espace médiatique de Twitter en sélectionnant parmi tous les possibles “possibles” celui qui est le plus en phase avec son intérêt. C’est un pouvoir exorbitant.”

“Face à ça, qu’a-t-on? Des vieilles constitutions qui n’ont pas pris en compte le passage du monde analogique au monde numérique.”

“On a besoin d’un moment constitutionnel qui n’arrive pas.”

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Antoinette Rouvroy, philosophe: “Elon Musk se crée un espace dans lequel il sera quasiment souverain”

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