Suisse-Ukraine (II). «Libéralisation d’abord, investissements ensuite» – A l’encontre

Par Matteo Poretti

Dans son rapport économique cité de 2017, l’Ambassade suisse à Kiev met en relief quatre points forts de l’économie ukrainienne pour les investisseurs de Suisse, qui renvoient aux secteurs prioritaires pour le capitalisme helvétique.

Premièrement, le secteur industriel, qui regroupe plus de 25% des actifs totaux en 2018, prenant appui sur le grand nombre d’ingénieurs et d’experts industriels sortant des nombreuses écoles spécialisées du pays, offre un important bassin de recrutement de main-d’œuvre qualifiée aux investissements de firmes suisses. L’industrie lourde, principalement automobile, aviation, chantier naval, et l’extraction de matières premières[23] sont en tête des activités industrielles. Mais on assiste, depuis quelques années, au développement d’une industrie légère à «haute valeur ajoutée», autour des produits textiles, des matières premières ouvrées et de l’industrie alimentaire de transformation.

Deuxièmement, il y a l’agriculture, « les sols agricoles représentant 70% du territoire ukrainien et le pays abritant 30% des réserves mondiales de sol noir, une des terres les plus fertiles de la planète. (…) La plus grande partie de la production agricole actuelle de l’Ukraine consiste en une combinaison diversifiée de cultures ce?re?alie?res et fourragères comprenant le blé, le maïs, l’orge, le tournesol, la betterave a? sucre, le tabac, les légumineuses et les fruits, l’Ukraine [8e producteur mondial en 2018], conservant une position mondiale forte[24], en particulier pour le blé [à la veille de la guerre, la production de blé, par exemple, est trois fois supérieure à la consommation annuelle nationale]. L’ensemble de la récolte ce?re?alie?re varie, selon les années elle peut atteindre 90-100 millions de tonnes ». Il subsiste toutefois d’importantes limitations à des investissements dans cette activité, car « l’exploitation agricole est encore sujette a? de nombreuses restrictions, notamment le manque d’un marché? de propriété foncière agricole » [25].

Troisièmement, les services informatiques et l’électronique sont des domaines d’exportation en pleine expansion, avec entre autres de nouveaux projets dans l’intelligence artificielle, la cybersécurité, les nanotechnologies, les réseaux blockchain (technologie à la base de la production de crypto-monnaies), la FinTech (technologies destinées à numériser et automatiser des services financiers), la gestion des Big Data (bases de données aux volumes gigantesques, avec une vaste variété de données traitées à une très haute vitesse en temps réel), ainsi que la réalisation de jeux électroniques. Toujours selon l’Ambassade suisse, « l’Ukraine détient la plus grande concentration et croissance de professionnels de l’informatique en Europe. Les universite?s et les instituts polytechniques du pays accueillent chaque année plus de 100’000 nouveaux inge?nieurs. L’Ukraine compte plus de 1000 sociétés de services informatiques locales et plus de 100 grandes socie?te?s mondiales ont des filiales dans le pays »[26].

Le Rapport économique de l’Ambassade suisse indique que « la croissance des exportations de services informatiques continue (+20.4 %) pour atteindre 5.03 milliards de dollars en 2020. L’Ukraine est devenue l’un des 4 pays les plus importants d’Europe pour l’externalisation informatique, avec plus de 205’000 de?veloppeurs et plus de 3’000 entreprises technologiques. La Suisse est un acheteur important de services informatiques ukrainiens »[27]; ce d’autant plus que le manque d’informaticiens est sans cesse souligné par les entreprises en Suisse.

Quatrièmement, le secteur énergétique est également fort attractif, particulièrement les énergies hydroélectriques et renouvelables. A l’heure actuelle plus de 50% de la production électrique provient d’installations nucléaires vétustes [et qui sont des enjeux de la guerre]; le gouvernement a adopté un plan de diversification et d’indépendance centré sur l’hydroélectricité, l’éolien et le solaire. Ce sont là des domaines d’expertise des entreprises helvétiques dans le cadre de la division internationale du travail.

Etant entendu que les informations disponibles dans ce domaine sont plus que lacunaires, on estime qu’avant la guerre d’invasion russe, quelque 100 à 130 entreprises actives en Ukraine avaient un lien avec des capitaux provenant de Suisse dont le 60% s’orientaient vers les entreprises de transformations[28].

Cependant pour donner à ce tableau toute sa réalité, il faut préciser que, bien avant la guerre d’agression russe, les évaluations émanant des services administratifs des institutions impérialistes helvétiques étaient déjà passablement négatives, mentionnant de nombreux et importants problèmes qui doivent être résolus avant d’investir davantage. Il s’agit principalement de deux types de problèmes pour les entreprises suisses. D’une part, le très – trop – lent démantèlement des obstacles à l’investissement privé, notamment le manque de garanties juridiques et politiques relatives à la sauvegarde de la propriété privée ainsi que l’élargissement des secteurs économiques soumis au règne du marché privé, deux conditions sine qua non pour l’assurance et la réalisation du profit privé. D’autre part, il s’agit du très grand poids – à la fois politique, social et économique – des oligarques ukrainiens qui agissent dans une logique protectionniste-concurrentielle pour conquérir et maintenir les sources de leur richesse privée face aux capitaux étrangers. Une conflictualité très concrète entre des intérêts capitalistes, ce qui déstabilise et préoccupe grandement les entreprises étrangères. Quels sont ces obstacles qui limitent l‘intervention des capitaux des pays impérialistes à l’intérieur des frontières ukrainiennes ? Ce qui résultera de l’issue de la guerre relève de la spéculation.

Le nœud gordien de la réforme agraire

La question de la propriété foncière cristallise tous les obstacles que les investisseurs étrangers ont à affronter, indépendamment de la consistance des IDE en provenance de Suisse dans ce secteur. Depuis la mi-2021, la réforme agraire a été activée, par le biais de la Loi sur le transfert des terrains agricoles de l’État aux municipalités. C’est une réforme-privatisation qui va permettre aux oligarques d’avoir la mainmise sur les fertiles terrains agricoles du pays, concentrant ainsi le capital foncier dans les mains privées. A l’heure actuelle, ce sont quelque 10 millions d’hectares (ha), soit environ 100’000 km2 ou 1/6 de la superficie de l’Ukraine avant l’occupation, qui vont passer aux mains de 1400 communes ; elles pourront alors décider librement si les vendre ou les louer et à qui. Parallèlement le moratoire sur les terrains a été abrogé : depuis le 1er juillet 2021, les propriétaires fonciers peuvent vendre des lots de 100 ha de leur terrain à des personnes physiques privées nationales et, dès 2024, ils pourront vendre jusqu’à 10’000 ha à des personnes physiques ou morales ukrainiennes. Tandis que la possibilité d’acquérir des terrains pour les personnes physiques et morales étrangères aurait dû être soumise à un vote référendaire national prévu pour 2026…

La toile de fond de cette privatisation a l’air plutôt claire. D’abord concentrer la propriété foncière dans les mains de sociétés ukrainiennes, en grande partie contrôlées par des oligarques. Ensuite, et sous réserve de la tenue et du résultat du vote référendaire de 2026 (impossible de dire si l’échéance est aujourd’hui «réaliste»), des entités étrangères pourront également faire office de prétendant. Ce qui permettra aux nouveaux propriétaires fonciers ukrainiens de tirer des profits consistants de la location ou dans certains cas de vendre leurs terrains aux capitalistes étrangers. Autrement dit, grâce à la réforme agraire, les oligarques et les sociétés du pays pourraient avoir la mainmise sur la privatisation des terres agricoles. Ce qui ne convient guère aux capitalistes étrangers qui, ne pouvant posséder directement les terres, généralement contraints de les louer, verraient une partie de leurs richesses passer ainsi aux mains d’autres capitalistes, en l’occurrence ukrainiens.

Le FMI a exercé d’importantes pressions, y compris par le chantage aux prêts, pour tenter de débloquer cette situation en demandant de mettre en route d’importantes réformes destinées à ouvrir aux capitaux privés et étrangers la propriété du sol[29]. Sans succès jusqu’ici, grâce à une alliance hétérogène des oligarques, des sociétés agraires et des nombreux paysans indépendants. Mais cela semble n’être que partie remise. La guerre et, surtout, les impératifs de la reconstruction du pays renforceront la position des capitaux étrangers, adossés notamment au FMI. Il est vraisemblable qu’avec d’immenses territoires détruits, les institutions financières internationales pourront imposer avec aisance les privatisations et la libéralisation de ce secteur stratégique, ouvrir ainsi et sans conditions la propriété foncière agricole aux capitaux internationaux. Une chose est d’ores et déjà sûre : la bataille sera féroce (et inégale) sur cette question entre trois pôles, les intérêts impérialistes, ceux des oligarques et les paysans indépendants.

Les obstacles à la privatisation des secteurs étatiques stratégiques

Un autre cheval de bataille du FMI et des acteurs capitalistes privés, est une grande réforme des entreprises stratégiques d’Etat et la pure et simple privatisation de celles considérées comme non stratégiques. Pour les premières, le FMI réclame de profondes restructurations, dans le sens de l’économie de marché, afin de les rendre plus performantes et attractives pour les investisseurs étrangers. Quant aux secondes, il s’agit tout simplement d’offrir de nouveaux espaces de valorisation aux capitaux étrangers, que les gouvernements ukrainiens ne sont pas parvenus à actualiser jusqu’ici, étant en bute aux obstructions bureaucratiques et aux obstacles juridiques, ce qui a suffi à décourager bien des investisseurs internationaux. Les projets du FMI risquent ainsi de s’ensabler si le gouvernement se borne à privatiser sans restructurer en profondeur ces industries et services, faute de quoi les investisseurs étrangers n’oseront pas se lancer dans l’acquisitions d’entreprises du patrimoine public. Dans ce cas, précise l’Ambassade de Suisse, « il est tre?s probable que ces dernie?res soient acquises par de puissants oligarques ukrainiens et que les privatisations ne servent, a? terme pour les autorite?s, qu’a? donner des gages aux cercles d’influences » locaux[30].

Avec la présidence de Volodymyr Zelensky (qui a succédé en mai 2019 au président Petro Porochenko), le processus de privatisation a subi une réelle accélération : « Lors du WEF (World Economic Forum), en janvier 2020, le Pre?sident Zelensky a pre?sente? le projet du gouvernement de vendre 500 entreprises d’Etat au cours de la me?me anne?e. Les petites entreprises auraient du? e?tre vendues par le biais du syste?me e?lectronique de passation des marche?s publics ProZorro; et les grandes entreprises de?passant une valeur d’environ 10 millions de dollars par le biais d’une concurrence ouverte. En outre, le Pre?sident Zelensky a encourage? l’investissement par des allègements fiscaux, soit une exone?ration fiscale de 5 ans pour tout investissement supe?rieur a? 10 millions de dollars dans les projets de privatisation a? grande e?chelle, et par le syste?me d’une « Investment Nanny », soit la collaboration d’un(e) gestionnaire fourni(e) par l’EEtat ukrainien pour les e?trangers investissant plus de 30 millions de dollars de capitaux en Ukraine »[31].

Citons un exemple emblématique des espoirs des capitalistes internationaux et du carcan ukrainien bridant ces mêmes espoirs. En janvier 2020, deux sociétés, Risoil SA (40%), la suisse (au sens où elle a été fondée à Genève en 2001) et la géorgienne Petro Oil and Chemicals (60%) ont emporté la mise – avec la société commune Risoil Kherson – pour le droit exclusif de créer, construire et exploiter le port maritime de Kherson, propriété de l’Etat, sur 30 ans. Or, d’une part, la société concessionnaire doit verser à l’Etat annuellement 12 millions UAH[32] (soit quelque 463’000 CHF fin janvier 2020), indexés à l’inflation (l’inflation est très forte en Ukraine), plus 7% du revenu annuel net de l’entreprise. D’autre part, elle doit amener les transbordements maritimes à 1,36 million de tonnes en 2030 (grosso modo le double du tonnage de 2020). Par ailleurs Risoil-Kherson doit investir au moins 216 millions UAH (soit quelque 8 millions CHF en janvier 2020) dans le port, plus 18 millions (soit 695’000 CHF) dans les infrastructures locales dans les 3.5 ans qui suivent la signature de l’accord et 62 millions UAH (soit 2.4 millions CHF) dans la décennie qui suit la signature. Enfin, les employé·e·s du port doivent être repris par Risoil-Kherson, sans réduction de salaires pendant 3 ans, en respectant les augmentations de salaires collectives du secteur et sans licenciements pendant 10 ans[33]. Ce qui témoigne à la fois de la volonté du gouvernement d’aller vers la privatisation et des obstacles qu’il rencontre sur cette voie, probablement autant à cause des oppositions des oligarques locaux que des oppositions des salariés et de leurs organisations. Et il s’agit là de la première privatisation – par concession temporaire – d’un port ukrainien. C’est que nous avons nommé, plus haut dans ces lignes, le « lent démantèlement des obstacles à l’investissement privé, notamment le manque de garanties juridiques et politiques relatives à la sauvegarde de la propriété privée ».

Manifestement, cela ne peut satisfaire les institutions impérialistes internationales et les grandes entreprises étrangères. L’Ambassade suisse de Kiev écrivait d’ailleurs à ce sujet qu’« il reste encore a? privatiser/re?former les entreprises d’Etat, les services du fisc et des douanes et le Service de se?curite? de l’Ukraine (SBU). En 2020, la privatisation a? grande e?chelle n’a effectivement pas eu lieu, le processus e?tant suspendu en raison des mesures restrictives dues a? la pande?mie. En avril 2021, le Pre?sident a signe? une loi afin de reprendre ce processus de ventes, avec l’objectif de vendre des entreprises e?tatiques pour 430 millions de dollars durant l’anne?e »[34]. Ici aussi, la période post-guerre permettra aux institutions financières internationales, aux bourgeoisies internationales et ukrainienne ainsi qu’au gouvernement ukrainien, sous prétexte de besoins pour la reconstruction, de remettre sur la table les processus de privatisations sous le leadership néo-libéral du FMI, de la Banque mondiale (BM), de l’Union européenne (UE).

Ce n’est pas par hasard que le parlement du gouvernement Zelensky a accompli un pas essentiel, en promulguant une loi, « malgré les nombreux appels exprimés publiquement par la communauté internationale et les syndicats du pays, [modifiant] la législation du travail [ce] qui signifie que les entreprises de moins de 250 employés pourront négocier directement la structure des salaires, les heures de travail et les conditions ou modalités de résiliation des contrats »[35].

Capitaux étrangers, renforcement du droit privé et lutte contre la corruption

La fragilité du système juridico-administratif est également problématique en termes de protection des investissements privés, de corruption des administrations publiques et pour «protéger» les capitaux étrangers face au bloc compact des oligarques ukrainiens faisant feu de tout bois contre l’avancée des entreprises étrangères, afin de mettre la main sur les secteurs les plus rentables de l’économie du pays. Le FMI écrit à ce propos que « malgré l’inexistence d’étude démontrant une causalité claire à ce propos, il est fort probable que l’état du système juridique affecte la régulation du marché, la capacité du marché financier et le commerce extérieur. Par exemple, le démantèlement des monopoles et l’ouverture des marchés ne sauraient être réalisés sans une indépendance judiciaire et sans droits de propriété fermes, afin que les investisseurs étrangers et nationaux se sentent en sécurité »[36]. Claude Wild, l’ambassadeur suisse en Ukraine, synthétise clairement les choses : « il existe deux types de problèmes. D’un côté, ceux qu’affrontent les entreprises déjà présentes en Ukraine et, de l’autre côté, la perception de l’Ukraine qu’ont les investisseurs potentiels depuis la Suisse. Dans le premier cas, je soulignerais trois problèmes principaux : la question de l’état de droit et ses réformes nécessaires ; l’utilisation abusive d’instruments bureaucratiques dans les domaines fiscaux et de l’imposition, la législation faisant obstacle à la croissance économique et à l’afflux d’investissements ; l’inégalité des règles du jeu qui frappe différents acteurs économiques, notamment le fait que, dans certains secteurs économiques, des structures oligarchiques ne permettent pas à un étranger d’investir et de développer des affaires »[37].

Ce sont là des problèmes qui s’alimentent réciproquement. Par exemple, la complexité bureaucratique favorise les pratiques de corruption, voire fait obstacle à des entreprises étrangères pour pénétrer le marché ukrainien. La lutte contre la corruption, les procédures de défense juridiques contre les abus bureaucratiques sont ralenties par un système juridique fragile et par là même corruptible, alors qu’il devrait faire respecter des lois encore dénuées de procédures de mise en application pour défendre les intérêts privés des entreprises étrangères. Un contexte indubitablement favorable aux oligarques qui peuvent agir avec force pour défendre leurs propres intérêts matériels. L’ambassadeur Wild illustre en donne une illustration : une entreprise suisse « présente en Ukraine depuis plusieurs années et ayant déjà passablement investi (…) désire améliorer ses structures afin d’accroître son profit. Elle reçoit le feu vert des autorités, mais l’investissement en question a été bloqué, à la suite des pressions informelles d’un concurrent ukrainien ayant un réel pouvoir sur les autorités locales. C’est ainsi que des investissements, prévus pour un montant de dizaines de millions de dollars sur une période de quatre ans, restent bloqués »[38].

Bref, malgré d’importants efforts entrepris contre la corruption au cours des années passées, elle est loin d’être défaite. Le Corruption perception index de Transparency international de 2021 place le pays au 122ème rang sur 180 et un indice de 32 (0 = hautement corrompu, 100 = hautement non corrompu) en termes de lutte contre la corruption. La même source indique que 23% des usagers ukrainiens des services publics avaient dû payer un dessous-de-table dans les 12 mois précédents. Pour le Rapport économique de l’ambassade suisse de 2017, « l’administration reste corrompue (…) et le syste?me de taxation reste inefficace, menant a? une mauvaise redistribution et a? un risque d’abus par les autorite?s. Le syste?me tout entier a besoin de nettoyage et d’une syste?matisation du processus de taxation afin de clarifier la situation au niveau institutionnel, administratif, e?conomique ainsi qu’au niveau me?me de la de?finition et du nombre des taxations »[39].

Le même Rapport précise que « la mise en place du cadre institutionnel permettant de lutter contre la corruption et d’augmenter la confiance dans le syste?me judiciaire est, ainsi, en cours, mais elle n’a pas encore de?bouche? sur des institutions judiciaires fortes et inde?pendantes, qui auraient ainsi un effet be?ne?fique sur la confiance du public et sur l’e?conomie »[40]. Dans le Rapport 2021, l’ambassade va même plus loin : « Bien qu’entame? voila? plusieurs anne?es, le processus de re?formes structurelles se heurte a? de fortes re?sistances (inte?re?ts particuliers, oligarchie, he?ritage sovie?tique et manque d’expertise et de moyens). Si des re?formes sont parfois adopte?es avec rapidite?, les de?crets de mise en œuvre sont souvent renvoye?s aux calendes grecques. La faiblesse de l’Etat de droit et des institutions, l’absence d’inde?pendance de la justice et les fle?aux de la corruption sont autant de freins pour les investissements et la croissance e?conomique du pays. Le contexte de guerre ouverte a? l’Est et d’occupation de la Crime?e vient compliquer la situation et donner des pre?textes utiles aux partisans du statu quo »[41]. Les scénarios du FMI indiquent – sous toute réserve de ce genre de scénario à la fois aussi théorique que prospectif ­– que « si la corruption était ramenée à la moyenne des pays de l’UE, le PIB pourrait atteindre le 50% du PIB moyen UE d’ici 2040 (au lieu des 20% actuels). »[42] Les déclarations de Ursula von der Leyen ayant trait à la corruption (et la «démocratie») doivent être interprétées, en termes «pratiques», selon la clé donnée par l’ambassadeur de Suisse

Soutien privilégié aux réformistes néo-libéraux du gouvernement Zelensky

La situation politique intérieure du pays et la politique de déstabilisation puis la guerre menée par l’Etat russe viennent évidemment complexifier les choses (tout en préparant un certain terrain, demain, selon l’emprise de l’OTAN) et différer tout projet. Mais, au-delà de ces deux aspects, pour les représentants institutionnels de l’impérialisme helvétique les embûches et obstacles mentionnés plus haut ressortissent également à la lutte que se livrent les « réformistes », alliés des pays capitalistes avancés, et les « conservateurs », alliés composites regroupant les appareils bureaucratiques d’Etat et les puissants oligarques privés. Cette confrontation jusqu’ici sans issue constitue l’un des problèmes majeurs pour les capitaux étrangers. La pandémie a aggravé ce sombre tableau.

L’arrivée de Zelensky à la présidence, en mai 2019, a laissé espérer aux capitaux étrangers que la voie était libre pour les réformes néo-libérales, ce qu’ont confirmé les premiers mois qui ont suivi. Le gouvernement incluait des personnalités nouvelles, jeunes, réformistes, en rupture avec les gouvernements précédents. Mais le remaniement ministériel de mars 2020 mit fin à ces espoirs, presque tous les ministres ont été remplacés par des personnes ayant des liens avec les gouvernements précédents, avec les oligarques. Ce revirement a remis au-devant de la scène l’instabilité politique et le pessimisme pour les investisseurs étrangers. D’autres changements gouvernementaux se sont succédé, dans le chaos et les controverses, jusqu’en juillet 2020; les nouvelles nominations ont profité à des politiciens expérimentés et fidèles au président, ce dernier critère ouvrant la voie à des personnalités au passé souvent douteux, accroissant le poids des intérêts particuliers sur le gouvernement (dont le statut «bonapartiste»  affirmé, actuellement, dans la guerre pourrait être modifié selon les formes et les contenus des résultats issus  de cette guerre)

La perte de confiance de l’opinion publique envers le président et son parti s’était manifestée lors des élections locales d’octobre 2020 (conseils municipaux, mairies, parlements régionaux, pas de scrutins dans l’Est et la Crimée sous occupation russe), au cours desquelles Zelensky a subi un revers important, un an et demi après avoir été « triomphalement élu à la présidence (…) grâce à ses promesses d’éradiquer la corruption et de mettre fin à la guerre avec les séparatistes prorusses dans l’est du pays »[43]. « La crise du COVID-19 a entraîné Zelensky a? se tourner ouvertement vers les oligarques pour obtenir de l’aide. Cette manœuvre s’est doublée d’une perte d’influence des re?formateurs pro-occidentaux et d’attaques croissantes contre les re?formes re?ussies de l’e?re Porochenko, qui ont alors remis en question l’engagement de l’administration Zelensky pour les re?formes. La crise du COVID-19 a radicalement modifie? l’agenda national, qui est passe? des re?formes aux strate?gies de soutien e?conomique », écrit l’ambassade de Suisse[44].

En clair, cela signifie que le gouvernement ukrainien a dû mobiliser de considérables ressources financières pour répondre aux difficultés économiques liées à la fois à la pandémie et à sa crise de crédibilité, réduisant d’autant – faute de moyens – les processus de privatisations et de restructuration (coupures) des dépenses publiques ainsi que les investissements sélectifs offerts aux entreprises étrangères, au grand dam des institutions financières internationales qui ont aussitôt suspendu les plans d’aide financière, aggravant davantage encore les choses. Pour les pays capitalistes avancés cette instabilité, et les importantes pertes de contrôles qu’elle occasionne sur la voie des contre-réformes néo-libérales, est un facteur de ralentissement voire de blocage des investissements.

Les exigences contradictoires des pays capitalistes avancés et d’une Ukraine en développement

Un autre aspect permet de mieux comprendre les obstacles à l’investissement étranger dans ce pays, qui se cristallisent autour de la faiblesse du développement économique ukrainien et de ses besoins par rapport aux exigences des entreprises capitalistes étrangères. Il en va du heurt entre les besoins contradictoires des pays capitalistes avancés et ceux d’un pays en développement. Prenons deux exemples importants. D’une part, l’une des raisons qu’ont les capitalistes d’investir en Ukraine consiste dans le réservoir de main-d’œuvre à très bas coûts. Bien que les statistiques du coût de la main-d’œuvre et des salaires soient peu comparables sur le plan international, y compris au sein du continent européen, il y a une indication claire sur la faiblesse relative des salaires ukrainiens par rapport aux autres pays du continent, c’est qu’ils se trouvent systématiquement au bas de l’échelle comparative, dans les derniers du classement, dans toutes les statistiques, sans exception. Ce qui attire indiscutablement les capitaux étrangers, d’autant plus que la force de travail du pays est relativement qualifiée (comme indiqué précédemment), bien plus que celle de très nombreux pays de la périphérie. Toutefois l’ambassade de Suisse signalait déjà dans son Rapport économique 2017 que les entreprises suisses peinent « a? garder/trouver de la main d’œuvre spe?cialise?e, a? cause de l’attractivite? du marché du travail international, et sont force?es d’augmenter re?gulie?rement les salaires pour garder leurs spe?cialistes »[45]. Ce à quoi s’ajoute un problème démographique structurel, souligné par le rapport du FMI cité, la croissance négative de la population qui, depuis 1990 tourne autour d’une moyenne de -0.5% annuel, soit le dixième reflux démographique du monde. Ce qui induit l’Organisation internationale du travail (OIT) à prévoir une réduction de la force de travail du pays de 1.2% par an au cours des années 2018-2030[46].

Les bas salaires et l’évolution économique sont ici les deux principales causes d’émigration, qui frappent prioritairement les secteurs les plus qualifiés, poussés ainsi à aller vers des salaires plus élevés et de meilleures conditions de vie. Le phénomène a atteint une telle importance, que les remises des émigrés (l’argent qu’ils envoient aux proches restés au pays) se sont élevées, en 2017, à 9.3 milliards de dollars, soit une somme supérieure à tous les investissements directs étrangers. Et rien ne laisse présager que cela va diminuer. Dans son Rapport économique 2021, l’Ambassade de Suisse écrit que « des spe?cialistes qualifie?s, dont de nombreux jeunes, ainsi que des travailleurs saisonniers continuent de quitter le pays en grand nombre (brain & hand drain), ce qui est devenu un grave proble?me pour les entreprises locales et e?trange?res e?tablies en Ukraine. Les experts estiment qu’il y a déjà 3 millions de travailleurs ukrainiens a? l’e?tranger. Des filiales des entreprises suisses de diffe?rentes re?gions d’Ukraine ont déjà fait part a? cette Ambassade de leurs difficulte?s a? trouver des travailleurs forme?s et motive?s. Les envois de fonds prive?s [remises des émigrés] depuis l’e?tranger constituent une importante source de revenus pour l’Ukraine : les paiements se sont e?leve?s a? 11.9 milliards de dollars en 2020 (2019 : 12 milliards), soit environ 8 % du PIB. Ce chiffre place le pays parmi les plus grands be?ne?ficiaires de remises en Europe. Selon la NBU [Banque nationale d’Ukraine], l’argent provenait principalement de Pologne (37.5 %), des E?tats-Unis (10.3 %), du Royaume-Uni (8.5 %) et de Russie (8.5%) »[47]. Et vu les suites escomptées de la guerre, ce phénomène s’accélérera. Outre le fait qu’un grand nombre de réfugiés de la guerre ne retournera probablement pas dans le pays.

Malgré des hausses de salaires ces dernières années, leur niveau est tellement bas qu’il impose à des secteurs importants de salarié·e·s privations et pauvreté entretenant le processus d’émigration de masse (y compris en direction de la Pologne). On a ainsi une contradiction : les très bas salaires d’une main-d’œuvre dotée d’une formation professionnelle et technique assez haute attirent les investissements étrangers, mais le niveau très bas des salaires induit une émigration de masse réduisant le bassin de main-d’œuvre qualifiée à l’origine à la fois d’une raréfaction de la main-d’œuvre et de hausse relative du niveau salarial. Cette contradiction se posait brutalement sur le «marché du travail ukrainien» à la veille de l’invasion russe. Et face à ces contradictions, les entreprises des pays impérialistes, suisses comprises, ont œuvré pour les dépasser et créer de meilleures conditions pour la valorisation de leurs investissements. (Traduction Dario Lopreno) A suivre

Matteo Poretti, MPS Tessin

Notes

[23] Or « le conflit a? l’est a rendu ce secteur peu attractif, la plupart des sites d’extraction se situant a? proximité? des zones de conflits ou dans les zones non contrôlées par le gouvernement ukrainien », précise le Rapport économique 2017 de l’Ambassade de Suisse

[24] Production céréalière mondiale par pays, 2018, statistiques de la FAO citées par la Banque mondiale, sur

[25] Ambassade de Suisse en Ukraine, Rapport Économique 2017 cité, p. 14.

[26] Ibidem.

[27] Ambassade de Suisse en Ukraine, Rapport Économique 2020 cité, p. 7.

[28] Signalons, parmi celles-ci, les entreprises suivantes : Alpiq, Allseeds, Acino, Axpo, Avia, Belimo, Nestlé, Sika, Swiss Risoil, GlasTrösch, Viterra, LDC, Weidmann, Clariant, Sandoz, Syngenta, Geberit International, Swiss Knoro, Swisspan, Glencore, Sorbes, Swiss Krono, Novartis Pharma, ABB, Kuehne+Nagel, Hoffman La Roche, Hilti (Schweiz), Calyx Capital Advisers, Philippe Morris International, Vetropack Holding, Designergy, Swissfluid, Givaudan Group, Bühler Group, Schindler LLC, Bunge, Bystronic Laser, Aliaxis, Bombardier Transportation, Endress+Hauser, Galika, Interskol, Lukoil, Robatech, Phonak (Sonova), Sierentz Global Merchants, Alfleth Engineering, Trafigura, Rehau, SGS, Ferrexpo plc, Proton Energy Group, Richemont, TBG, Mediterranean Shipping Company (MSC), Nibulon, Cargill, Sierentz Global Merchants.

[29] Le FMI écrit que « La levée des restrictions à l’encontre des ressortissants ukrainiens et étrangers (…) fait augmenter le PIB de 12,6 % sur 10 ans ». Cf. Anil Ari and Gabor Pula, FMI, op. cit., p. 13.

[30] Ambassade de Suisse en Ukraine, Rapport Économique 2017 cité, p. 8.

[31] Ambassade de Suisse en Ukraine, Rapport Économique 2020 cité, pp 8-9.

[32] La monnaie ukrainienne est la hryvnia ou grivna, UAH ; l’inflation est considérable en Ukraine : 100 hryvnia valaient au 1er janvier 2000 29.37 CHF, au 1er janvier 2010 12.87 CHF, au 1er janvier 2020 4.08 CHF et au 1er janvier 2022 3.34 CHF (cf.

[33] Olga Bystritska, The First Concession Project: How Risoil-Kherson Will Operate the State-Owned Kherson Commercial Seaport, Center for Transport Strategies, 20/07/2020 (

[34] Ambassade de Suisse en Ukraine, Rapport Économique 2020 cité, pp 2-3.

[35] Atle Høie, Secrétaire général d’IndustriALL, Loi litigieuse sur le travail adoptée en Ukraine, 20/07/2022, site Internet de IndustriAll Global Union.

[36] Anil Ari and Gabor Pula, IMF Working Paper, art. cité, p. 10

[37] Interview de Claude Wild, ambassadeur Suisse en Ukraine, publiée le 11/03/2021 sur le site mind.ua,

[38] Interview de Claude Wild citée.

[39] Ambassade de Suisse en Ukraine, Rapport Économique 2017 cité, p. 8.

[40] Idem, p. 7.

[41] Ambassade de Suisse en Ukraine, Rapport Économique 2021 cité, p. 2.

[42] Anil Ari and Gabor Pula, IMF Working Paper, art. cité, p. 6

[43] AFP, Élections locales. Ukraine : revers électoral pour le président Zelensky, Tribune de Genève, 25/10/2020.

[44] Ambassade de Suisse en Ukraine, Rapport Économique 2021 cité, p. 4.

[45] Ambassade de Suisse en Ukraine, Rapport Économique 2017 cité, p. 4.

[46] Anil Ari and Gabor Pula, IMF Working Paper, art. cité, pp 4-5.

[47] Ambassade de Suisse en Ukraine, Rapport Économique 2021 cité, p. 4.

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Suisse-Ukraine (II). «Libéralisation d’abord, investissements ensuite» – A l’encontre

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